Edito du dimanche

23 janvier 2022

« Consubtan quoi ? » ou pourquoi une petite phrase de la traduction française du Credo a changé… 2

Un des changements de la nouvelle traduction française du Missel romain concerne le Credo de Nicée-Constantinople : « de même nature que le Père » est devenu « consubstantiel au Père », traduction exacte du « consubstantialem Patri » de la version en latin et du « μοούσιον τ Πατρί » de la version en grec. Que signifie cette formule et ce changement ? Un précédent éditorial nous avait conduit au palais impérial de la ville de Nicée (aujourd’hui Isnik en Turquie) en 325, alors que l’empereur Constantin réunit une assemblée d’évêques afin de régler la crise arienne qui divise les chrétiens et trouble l’ordre public, et ainsi réaffirmer ce point de la foi chrétienne remis en cause par le prêtre Arius : Jésus est vraiment Dieu.

Nicée fut une grande rencontre : celle des évêques du monde habité (l’oïkoumène/οἰκουμένη, d’où « œcuménique ») ; une première ! Et, les persécutions terminées, on a maintenant du temps pour se rencontrer, partager, réfléchir, creuser, déployer la foi chrétienne, mieux la comprendre ; on a donc plein de choses à se dire… Mais c’est aussi la rencontre de deux mondes intellectuels différents : le monde de la foi de la Bible, de la pensée juive (terreau d’origine du christianisme) et le monde de la raison philosophique, de la pensée grecque, jusque-là peu rencontré par le christianisme. Mais en se diffusant vers l’Occident, il est de plus en plus au contact d’autres cultures, d’autres manières de penser l’univers, la vie, l’Homme, le divin. Il faut donc « traduire » cette foi chrétienne pensée jusque-là majoritairement par des judéo-chrétiens dans un nouveau langage, celui des intellectuels européens, de la grande pensée grecque, pour des chrétiens désormais majoritairement issus de cette culture gréco-romaine, païenne à l’origine ; un grand défi…

La crise arienne est une illustration de ce travail de « traduction », avec ses difficultés, ses erreurs, ses échecs. Arius a essayé de rendre compte du lien entre Dieu le Père et Jésus le Fils ; mais à force de vouloir absolument faire rentrer Dieu infini dans les cases de son intelligence humaine limitée, il finit par tailler dans la masse pour que ça passe. Le cœur du problème c’est d’arriver à exprimer l’unité de Dieu en trois personnes, le mystère de la Sainte Trinité, difficilement concevable à échelle humaine. Les Paroles de Jésus rapportées par les Ecritures sont claires : il est Dieu, il est le Fils de Dieu, dans l’union puissante du Saint-Esprit (ce que certains juifs recevront comme un blasphème, cherchant alors à le tuer). Ne pas reconnaitre que Jésus est Dieu, c’est ne pas reconnaitre que Dieu s’est fait Homme, a assumé notre humanité, pour la ramener à lui, c’est donc voir Dieu comme très lointain ; donc c’est renoncer à la possibilité pour tout Homme d’avoir accès à l’intimité de Dieu, à la vie bienheureuse avec lui, dans la communion de son Amour.

Les Pères conciliaires empruntent alors au grand Aristote (philosophe grec ayant vécu principalement à Athènes entre 384 et 322 av. J-C.) la notion de « substance », qui signifie « être », ou « réalité permanente ». Le Fils « consubstantiel au Père », cela veut dire que Père et Fils partagent la même nature divine, à égalité (ils sont autant dieu l’un que l’autre) et même bien plus, qu’ils partagent le même être, identique, ils sont un seul et même Dieu. Un symbole de foi sera alors composé par les évêques, reprenant ce terme de « consubantiel » (« ὁμοουσία » en grec : « ὁμός »/homós, veut dire « semblable/identique » et « οὐσίος »/ousíos, veut dire « substance/essence », ce qui subsiste par lui-même et qui n’a pas son être dans un autre) pour désigner l’identité du Père et du Fils, et plus largement résumant et proclamant les vérités fondamentales de la foi à tenir pour tout chrétien qui veut être fidèle à l’enseignement de Jésus et des apôtres.

Il faudra bien des siècles (jusqu’au VIème. siècle chez certains peuples) et de nombreuses péripéties pour que l’enseignement du Ier. Concile de Nicée soit reçu par tous les chrétiens, étant repris, approfondi, éclairé par les conciles suivants, comme celui de Constantinople en 381, qui donna notre « Symbole de Nicée-Constantinople », synthèse du travail théologique de ces conciles, que l’on prit l’habitude à partir du VIème. siècle de réciter durant la liturgie de la Messe. Il fallut donc une traduction liturgique commune, officielle ; d’abord du grec (langue des théologiens et aussi de la liturgie à l’époque du Concile de Nicée) vers le latin (à Rome on commença à abandonner le grec pour le latin dans la liturgie à partir du Vème. siècle, contribuant à donner naissance à une liturgie « romaine », un « rite romain »). Petit à petit on en vint à chanter ce Symbole de foi, ce « Credo » (« je crois », premier mot de ce symbole en latin), ce que nous faisons encore de temps en temps aux grandes fêtes en chantant le Credo III (c’est-à-dire le Credo chanté sur la troisième mélodie grégorienne du Graduel Romain, livre de chant grégorien pour la messe ; il existe actuellement six Credo grégoriens). Puis à partir du IIème. Concile du Vatican (1962-1965) il faudra traduire du latin vers les langues vernaculaires (les langues parlées communément par les peuples). Et là c’est un énorme travail à mener, avec autant de défis qu’il existe de langues, de cultures… Et justement, en ce qui concerne le Missel romain en français, c’est toute une histoire… A suivre…

Abbé Jimmy FAUCILLERS, vicaire.